Lundi 9 mars 2026, 14h. Je pousse les portes du bâtiment d’Ulteam. L’intérieur respire le professionnalisme, la performance et le bien-être.
Frédéric Houdart m’accueille, un sourire aux lèvres, pour échanger autour des blessures liées à la pratique d’un sport de combat. Pratiquant de karaté, kiné, posturologue et ostéopathe, il met ses multiples casquettes au service des sportifs pour qu’ils puissent retrouver une santé adéquate.
Peux-tu te présenter en quelques mots ?
Je m’appelle Frédéric Houdart, déjà je suis bien content de passer ce moment ici avec toi. Alors me présenter en quelques mots… ça va être une épreuve mais on va essayer ! *sourires* Donc je suis ostéopathe du sport et je suis posturologue spécialisé en préférence motrice. Je suis également le cofondateur de Ulteam qui est un centre sport santé situé à Binche.
Chez Ulteam, on a un pôle sport et un pôle santé. Dans le pôle santé, il y a différents professionnels de la santé comme des ostéopathes, des médecins kiné, pédicure podologues, etc. On a des consultations qui sont spécialisées également pour le sportif : diététique du sport, médecine du sport, ostéo du sport…
On a ensuite une partie sport. Elle comprend un peu plus de 50 cours par semaine. Tous ces cours sont répertoriés par niveau, ce qui nous permet de prendre en charge autant euh papi qui a envie de pouvoir soulever ses petits-enfants que les sportifs de haut niveau. Tous ces cours sont encadrés, coachés et on a toujours les corrections qui sont adaptées au profil de la personne.
On a également des cours de sport de combat allant des techniques au sol, pieds poings et MMA pour combiner le tout.
Depuis combien de temps pratiques-tu les arts martiaux et plus précisément le karaté Shito-Ryu ?
Alors, j’ai pratiqué le karaté Shito-Ryu pendant 6 ans jusqu’au grade de 2e Kyu. J’ai également pratiqué 2 années de Mastro Défence System ainsi que deux années de Hapkido. Toutes ces techniques martiales ont également façonné ma manière de concevoir la vie et de travailler.
Donc on va avoir, par exemple, en karaté des techniques qui vont demander une mise en tension, une impulsion et un transfert de poids. Ce sera exactement la même chose en ostéopathie où pour manipuler une articulation, on va avoir également une mise en tension, une impulsion, chercher le moment adéquat et ensuite un mouvement explosif qui est celui qu’on retrouve également dans les sports de combat.
Quel lien fais-tu entre ta pratique martiale, la course à pied et ton métier d’ostéopathe et de posturologue ?
J’ai dit tout à l’heure que j’étais spécialisé en préférence motrice. Les préférences motrices c’est quoi ? C’est la manière préférentielle de bouger. On est tous différents, on bouge différemment, on pense différemment et donc il faut qu’on ait une gestuelle et une prise en charge qui soient adaptées à ça.
Par exemple, en course à pied, on a des coureurs de type terrien, des coureurs de type aérien. Les coureurs de type aérien vont être beaucoup plus sur l’avant-pied, beaucoup plus rebondissant, là où les coureurs terriens vont être beaucoup plus ancrés au sol avec une foulée qui va être beaucoup plus rasante.
En karaté, pour donner un exemple, on voit des pratiquants qui vont être beaucoup plus hauts et beaucoup plus rebondissants. Là, on en voit certains qui vont être beaucoup plus ancrés dans le sol. Ceux qui sont plus hauts et rebondissants vont préférer des mouvements où ils reviennent en arrière pour pouvoir donner une impulsion et utiliser ce qu’on appelle une contraction pliométrique.
À l’inverse, ceux qui sont ancrés au sol vont pouvoir partir, on appelle ça en start, de la position zéro directement vers l’avant en utilisant cette fois-ci la force concentrique.
Quelles sont les blessures les plus fréquentes que tu observes chez les pratiquants d’arts martiaux ? Quelles sont les zones du corps les plus à risque selon les disciplines (karaté, judo, MMA, etc.) ?
On rencontre vraiment toutes sortes de blessures en fonction du type de sport ou de l’art martial qu’on va effectuer. Mais on peut les répertorier en deux grandes catégories :
- les sports de projection type judo
- les sports de frappe
Dans les sports de projection, on va avoir une pathologie dite traumatique avec des luxations et des entorses principalement à l’épaule, au coude, au poignet. On va également avoir une pathologie microtraumatique qui est souvent liée à des problèmes au niveau de la colonne, des problèmes rachidiens dus aux chutes répétées.
Au niveau des sports de frappe, on pourra encore faire une différence entre les sports de coup de poing et les sports de coups de pied. Dans le premier cas, il y aura souvent des pathologies traumatiques en impaction (traumatismes au niveau poignet, au niveau du cou et des épaules dues à cette percussion). Les micro-traumatismes seront les mêmes mais n’arriveront pas sur un moment sec, mais plutôt au fur et à mesure.
Et dans les techniques de coup de pied, cette fois-ci, on va avoir principalement des entorses de chevilles dues à la position. Pour donner un coup de pied, il faut être debout sur l’autre. Évidemment, cette position instable au niveau du membre inférieur d’appui peut créer des problèmes d’entorse.
Ensuite on a les sports mixtes qui combinent en même temps des sports de percussion et des sports de projection comme le MMA, par exemple, où on peut retrouver l’ensemble des pathologies qu’on a expliquées juste avant.
Quelles sont, selon toi, les causes principales de ces blessures ?
On a vu juste avant qu’il y a deux types de blessures, les blessures traumatiques et les blessures microtraumatiques.
Les blessures traumatiques, on ne pourra pas toutes les éviter. Par contre, on pourra en diminuer la quantité. Si je prends deux exemples : si on a un sportif qui est en pleine forme, qui est musclé, qui est souple et qui a bien dormi, il acceptera beaucoup mieux un traumatisme que quelqu’un qui est sous-entraîné, qui n’est pas musclé, qui n’est pas souple et qui a mal dormi.
Dans les pathologies microtraumatiques, là par contre, on peut très clairement les éviter avec une mise en place de prévention que ça soit au niveau de la préparation physique ou que ça soit au niveau suivi ostéopathique, posturologique ou autres suivi corporel.
Il y a deux grandes catégories : les pathologies microtraumatiques du débutant et celles du sportif professionnel.
Le débutant va avoir un défaut de gestuel et donc les microtraumatismes sont dus à ce défaut de geste alors que le professionnel va très fréquemment avoir une gestuelle qui va être beaucoup plus propre, mais va par contre avoir une répétition qui va être beaucoup plus importante. Les pathologies sont donc totalement différentes.
Et donc la grande majorité des problèmes vient souvent d’un manque d’entretien de la machine. Si je compare le corps à une voiture, on attend pas que la voiture explose pour la porter au garage. En tout cas, j’espère *sourires*. Pour notre machine, ça doit être la même chose.
Et la voiture de sport doit avoir un entretien encore plus régulier que la voiture classique. Pour le sportif, c’est exactement la même chose. Il faut un entretien qui est affiné et adapté à la charge de travail qu’il va supporter.
Quels signaux d’alerte ne doivent jamais être ignorés ?
C’est super important de pouvoir arriver à les percevoir. Pour vous donner un ordre d’idée, je vous dirais d’abord qu’il faut traiter la cause et pas le symptôme. Si je prends un exemple, très souvent, on va voir des sportifs qui ont un mouvement qui devient limité et on va avoir comme idée de répéter le mouvement un nombre de fois pour essayer de l’améliorer. C’est un peu comme si vous étiez maintenu par un élastique et vous allez essayer tous les jours de tirer sur l’élastique pour essayer de l’assouplir.
Alors là, on agit sur le symptôme. Ce qui est plus utile, c’est d’aller agir sur la cause.
Donc se demander pourquoi l’élastique est en tension et aller travailler la cause, ce qui permet de libérer le mouvement. Ensuite, je dirais également qu’il faut prévenir plutôt que guérir. La prévention est super importante et c’est vraiment une des parties qui est la plus problématique parce que souvent on se dit “tout va bien, je vais bien” et donc on oublie cet entretien. On peut imaginer le corps comme un seau d’eau qui va se remplir au fur et à mesure. Au début, on a un blocage, un 2è, un 3e, un 5e, un 6e, etc. À un moment, le saut déborde. Le but sera de vider le seau avant qu’il ne déborde.
Ça va nous amener à percevoir les signaux les plus subtils, les plus fins. Donc une petite douleur, une petite tension qu’on peut sentir alors qu’on vient juste de faire son entretien. Sous-entendu : le seau est presque vide et on a donc une grande marche d’adaptation.
Si on a des petites tensions qui arrivent à ce moment-là, c’est pas très grave. Il ne faut pas consulter tout de suite. Si ça ne dure pas plus que 3 jours, il ne faut pas s’en inquiéter parce que le corps a des capacités d’adaptation.
Si, par contre, vous avez exactement la même sensation alors que votre seau est très rempli, là évidemment ça va devenir beaucoup plus problématique et donc il faut s’en inquiéter directement.
D’où l’intérêt de savoir si on a le seau qui est un peu rempli, moyennement rempli ou beaucoup rempli. Et ça se fait au fur et à mesure, avec l’habitude. Les sportifs arrivent à savoir si leur seau est un peu, moyen, ou complètement rempli. Et moi, par exemple, je vais les aider en ostéopathie à percevoir justement si leur seau est très rempli ou non.
En tant que posturologue, quelles erreurs de posture observes-tu souvent chez les pratiquants ?
Ce qu’on peut dire, c’est que globalement, on a des déséquilibres entre côté gauche et côté droit et des déséquilibres entre l’avant et l’arrière. Là encore, il faut donc comprendre pourquoi des déséquilibres gauche-droite. C’est souvent parce qu’on va avoir un mouvement préférentiel, un côté préférentiel et donc on va très fréquemment répéter beaucoup plus ce côté-là que l’autre.
Tant que c’est fait dans une certaine fourchette, ça ne pose pas de souci. Mais quand c’est fait de manière trop importante, ça commence à devenir problématique. Il faut qu’on ramène ça également aux préférences motrices de la personne. Donc si je prends, par exemple, quelqu’un qui est fait pour être vers l’avant, s’il a un déséquilibre qui est plutôt vers l’avant, ce déséquilibre va être tout à fait inscrit dans sa manière de fonctionner et donc ne sera pas problématique chez lui.
Le problème ce serait s’il est bien en avant mais beaucoup trop en avant. Donc ça ce sont des pathologies qu’on appelle d’excès de profil. Il est dans le bon sens mais beaucoup trop dans ce sens-là.
Et sinon, il y a ce qu’on appelle les pathologies de défaut de profil où le patient va être carrément à l’inverse de ce qu’il est censé être et c’est les cas les plus problématiques.
Peux-tu nous parler de l’importance de l’échauffement ? As-tu une routine type à recommander ?
L’échauffement est ultra-important et doit amener le sportif vers la contrainte qu’il va avoir durant son sport, que ça soit l’entraînement ou la compétition. Et donc il faut respecter différentes étapes. Je les mettrais personnellement en six points.
On va faire un travail articulaire, un travail de mobilité avec des techniques, par exemple de circumductions au niveau des poignets, au niveau des coudes, au niveau des épaules, des hanches, des genoux, des chevilles, des techniques de mobilisation dans l’axe : flexions, extensions niveau rachidien et des mouvements de rotation niveau rachidien.
Donc tous ces mouvements sont des mouvements qui sont assez lents, des mouvements qui vont travailler la mobilité.
Ensuite, on va travailler le système cardio-vasculaire. On va commencer à monter en température avec des exercices du style talon fesse, du style levé de genoux. On peut faire des burpees, des déplacements gauche-droite un peu plus actifs. Le but est de faire monter la température au niveau corporel.
Ensuite, on va travailler au niveau musculaire. Les différents exercices musculaires doivent comprendre du gainage. Ultra-important d’avoir un centre fort ! Et ensuite, différents exercices de renforcement niveau des membres inférieurs, au niveau des membres supérieurs tels que des squats, des fentes…
Le 4e point va être un travail au niveau du système nerveux et donc de la coordination. Pour arriver à coordonner, je prends l’exemple d’un coup de pied : l’idée est de rester sur un pied, d’effectuer différents mouvements pour arriver à maintenir ce gainage et avoir cette coordination nécessaire.
On va passer au 5e point. Il s’agit de la gestuelle spécifique au sport, à ce qui va se passer après lors de l’entraînement ou de la compétition. L’idée est de répéter les différents mouvements. Donc si je viens faire un mouvement de coup de poing, un mouvement de coup de pied, je vais les faire de manière lente, en pleine conscience du mouvement. Le but est de travailler le schéma moteur du mouvement.
Dernier point, je vais augmenter progressivement l’intensité pour en arriver à l’intensité maximale qui sera demandée dans l’effort qui va suivre.
Quels exercices simples recommanderais-tu pour éviter les blessures au quotidien ?
Ce qui est bien à faire en dehors des périodes d’entraînement, ce sont les points 1 et 5 de ce qu’on vient d’expliquer juste avant. À savoir, le travail de mobilité (souplesse) et des exercices lents. Ensuite, la gestuelle spécifique. Donc le travail lent au niveau du contrôle moteur va être super important.
Certaines personnes aiment bien varier, en faisant un exercice un jour, un autre le lendemain, un autre sur lendemain etc., alors que d’autres vont faire le même exercice et le même mouvement pendant une semaine pour arriver à bien l’intégrer. Là aussi, c’est deux manières différentes de fonctionner. Un qui préfère la variété, l’autre qui préfère la répétition.
Ce n’est pas ni mieux ni moins bien, il faut juste que chacun choisisse sa propre préférence.
Quel rôle joue l’équipement (protections, chaussures, tatami, etc.) dans la prévention ?
Les matériaux maintenant deviennent de plus en plus qualitatifs, la conception du matériel également et donc ce serait vraiment dommage de s’en priver et pour ça on va chez Daisho !
Un mot sur la nutrition ou l’hydratation ? Est-ce que cela impacte la récupération et la prévention ?
Très clairement ! Je rajouterais même un troisième point qui est le sommeil pour faire le triptyque nutrition-hydratation-sommeil qui est vraiment la clé de voûte.
Si on regarde à l’hydratation, le corps est composé principalement d’eau. Une petite déshydratation d’un à 2 % pose déjà des soucis au niveau corporel et à partir de 3 % de perte hydrique,donc 3 % du poids de corps, là on a un risque de blessure qui est très clairement augmenté.
Petit tips au niveau hydratation : il vaut mieux boire souvent et un peu que beaucoup en une fois. Donc se dire, “j’ai pas bu pendant une bonne partie de la journée, je vais boire 1L pour pouvoir compenser”, ça ne marche pas parce que le corps ne peut pas accepter tout ça en une seule fois. Donc pensez bien à fragmenter la prise de liquide.
Ensuite, au niveau nutrition, clairement c’est ce qui va amener l’énergie et le carburant. On a fait tout à l’heure l’analogie avec la voiture, eh bien la nutrition, c’est le carburant qu’on va mettre à l’intérieur. Ce carburant va être important non seulement pour avoir de l’énergie, mais également pour réparer les dommages qui peuvent être occasionnés.
Et enfin, la partie sommeil qui est ultra-importante également. On entend souvent dire qu’il faut 7 à 9h de sommeil. Mais plutôt que de calculer le sommeil en termes de quantité, c’est plus utile de le calculer en termes de qualité. On va devoir respecter le rythme circadien, donc le rythme jour et nuit. Et donc petit tips au niveau sommeil : se coucher et se lever à heure régulières permet de rééquilibrer ce rythme circadien avec les productions d’hormones mélatonines qui vont permettre l’endormissement et, le matin, la production d’hormones cortisol qui vont permettre l’éveil.
Les cycles du sommeil jouent donc aussi ?
Oui oui, bien sûr. Dans les différents cycles, on a ce qu’on appelle le sommet léger et en plus profond, on a le sommeil R (rapide high movement). C’est un moment de sommeil dans lequel on a des petits mouvements au niveau oculaire qui sont rapides. Quant au sommeil profond et au sommeil REM les deux parties du sommeil qui vont être appelées “le sommeil récupérateur”, ce sont ces moments de sommeil qui sont les plus utiles dans notre période de sommeil. Donc on peut très bien dormir très longtemps mais ne pas avoir beaucoup de REM ni de sommeil profond et donc ne pas avoir eu une récupération satisfaisante.
Aller comparer ton sommeil avec mon sommeil ou celui d’un autre n’est pas encore assez fiable. Par contre, comparer son propre sommeil une nuit par rapport à une autre et surtout une période par rapport à une autre période permet de voir si les modifications qu’on a mises en place dans la vie de tous les jours ont un effet ou non.
As-tu une astuce ou un “rituel” personnel que tu appliques systématiquement avant/après un entraînement ?
On a beaucoup parlé jusqu’à maintenant du corps, mais il y a tout l’aspect mental qui va être également important.
Perso, j’ai un rituel d’ancrage au niveau mental qui me permet de passer du mode “travail” au mode “sport” parce que très souvent on est dans sa journée, on travaille, hop,on attrape son sac et puis on file à l’entraînement et on remarque que beaucoup de gens en fait sont à l’entraînement mais n’y sont pas encore tout à fait. Et donc mentalement, être dans ce qu’on fait au moment où on le fait est super important.
Mon rituel perso, c’est le moment où je viens nouer la ceinture, le moment où je serre la ceinture. Sentir cette tension est associé pour moi au passage du mode “travail” au mode “sport”. Ça peut être différent pour chacun. Certains peuvent, par exemple, prendre une inspiration à fond et ensuite souffler à fond. Certains ferment les yeux puis les réouvrent. Certains ont un mouvement ou un bruit spécifique. Peu importe le rituel qui vous convient le mieux, pensez à être présent dans ce qu’on fait est ultra-important.
Un dernier conseil pour celles et ceux qui veulent progresser tout en évitant les blessures ?
Prenez soin de votre machine, dormez bien, mangez bien, buvez bien et pensez à un contrôle minimum deux fois par an chez l’ostéopathe pour éviter que le seau ne déborde et qu’on puisse le vider avant.
Super ! Un grand merci pour tes réponses et ton accueil. C’était très clair et très fluide.





